L’avant-projet de constitution prône un retour au présidentialisme tout-puissant
Par La Rédaction · Port-au-Prince
· 7 min de lecture · Mis à jour le 23 avril 2026
Version française originale — source de référence du Relief. Notre politique de traduction

Un journaliste demanda un jour à Leslie Manigat : « Comment comptez-vous diriger le pays, puisque la Constitution de 1987 n’a accordé aucun pouvoir au président ? » Ce dernier lui répondit : « Le Président de la République détient de réels pouvoirs ; il importe simplement de savoir comment les exercer. » Peut-être ma propre compréhension du pouvoir présidentiel, tel qu’inscrit dans cette Constitution, est-elle aussi sujette à l’erreur — comme celle de l’ancien président. Mon article a pour objectif de déconstruire cette certitude selon laquelle le président élu sous l’égide de la Constitution de 1987 serait « nu comme un ver », dépossédé de tout pouvoir réel. C’est justement à partir de cette idée reçue que le comité de pilotage, érigé en constituante, s’est senti autorisé à gonfler les attributions du Président de la République dans l’avant-projet de nouvelle Constitution. La Constitution de 1987 a instauré une gouvernance bicéphale : le Président de la République, chef de l’État, et le Premier ministre, chef du gouvernement, dont la mission principale est de coordonner les activités gouvernementales. Dans ce système remarquable, le Premier ministre constitue un contrepoids au Président de la République. Il ne s’agit pas d’un mécanisme destiné à bloquer le fonctionnement du pouvoir exécutif, mais plutôt d’un dispositif qui encourage un dialogue permanent entre les deux têtes de l’exécutif, au service du bon fonctionnement de l’État. C’est le principe de pondération du pouvoir : un exercice dans lequel chaque acteur joue un rôle d’importance relative dans le processus décisionnel. Concrètement, le Président de la République exerce des compétences significatives. C’est lui qui désigne le Premier ministre, même lorsque ce dernier provient d’un parti majoritaire. Le Premier ministre ne peut, à lui seul, former le cabinet ministériel. Il se retrouve ainsi dans une situation de cohabitation, où deux visions politiques doivent coexister au sein du gouvernement. La diplomatie demeure la chasse gardée du Président : c’est lui qui nomme, après ratification du Sénat, les ambassadeurs et les consuls généraux. Bien que le Premier ministre soit le chef de l’administration publique, c’est le Président qui nomme les directeurs généraux, les délégués et les vice-délégués. La nomination du commandant en chef de l’armée et de la police relève également de la compétence présidentielle. Les membres des conseils des banques sont choisis par le Président, même si leur nomination requiert la ratification du Sénat. Enfin, c’est le Président de la République qui préside le Conseil des ministres, la plus haute instance politique du pays. Un Premier ministre émasculé
La Constitution de 1987 désigne le Premier ministre comme chef de l’administration, qui regroupe l’ensemble des agents publics — l’espace institutionnel par excellence où les gouvernants mettent en œuvre les politiques publiques. Il est également le chef du Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN). Il est la seule autorité investie du pouvoir de nommer et de révoquer dans l’administration publique. Toutefois, il n’a aucune autorité sur l’administration du Parlement ni sur celle de la Justice. Enfin, le Premier ministre contresigne les actes du Président, ce qui témoigne de sa responsabilité dans leur exécution. En cas de vacance présidentielle, il assure l’intérim jusqu’à l’élection d’un nouveau Président, conformément au texte amendé. Dans l’avant-projet de Constitution, le poste de Premier ministre relève de la comédie, une véritable façade. Cette fonction y est totalement vidée de sa substance. Il assiste le Président, qui peut, s’il le souhaite, lui confier quelques tâches à accomplir. Il s’agit en réalité d’un vice-président déguisé, intégré à un régime présidentiel qui ne s’assume pas. Le Président peut le révoquer à sa guise et le remplacer par un autre ministre. Ce Premier ministre n’est pas soumis au contrôle du Parlement. Nous sommes ainsi face à un régime où le Président concentre les fonctions de chef de l’État et de chef du gouvernement. Pourquoi alors dissimuler la vraie nature du régime qu’on cherche à imposer au pays ? Pourquoi le rendre méconnaissable, presque invisible ? Un Premier ministre intégré dans un régime présidentiel, caractérisé par le principe de la séparation stricte des pouvoirs : voilà une nouveauté haïtienne qu’il convient d’interroger sérieusement. D’autant plus que cet avant-projet, qui prétend harmoniser les mandats, prévoit qu’en cas de vide législatif, le pouvoir exécutif soit habilité à faire des lois. C’est un véritable droit de dissolution, subtilement glissé au profit du Président de la République, sous prétexte de corriger une déviance, il annonce le retour en force du nouveau dictateur haïtien, pour répéter Frantz Duval. En conférant un tel pouvoir au Président, de manière floue et imprécise — donc propice aux conflits — l’équilibre des pouvoirs est rompu. L’hégémonie présidentielle s’impose désormais sur le Parlement. Est-ce ainsi que l’on prétend rationaliser le régime présidentiel ? Quelle absurdité ! Devant une telle bêtise, Dr Gracien Jean, il y a réellement de quoi pleurer. Il faut pleurer les hommes dans leur bêtise. Moi, je vous regarde, et je vous plains, parce que je vois une nation malheureuse, en proie à une détresse à la fois morale et intellectuelle. Comme Catherine Corsini dans La Fracture, nous devons pleurer la nation. Pleurer une dernière fois, jusqu’à ce qu’il ne reste plus une seule larme à verser. À ce stade de désespérance collective, des larmes sincères, gonflées de révolte, pourraient se muer en un torrent puissant, capable de secouer les consciences engourdies. De ce sursaut citoyen, peut-être jaillira enfin l’élan vital nécessaire pour que la nation prenne forme et retrouve son souffle. Sonet Saint-Louis, av
Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie à la faculté de droit et des sciences économiques de l’université d’État d’Haiti
Professeur de philosophie
Sous les bambous,
La Gonave, 27 mai 2025 Contribution du Cabinet Le Prétoire
Cabinet d’avocats au débat constitutionnel en cours



