Opinion Par Wilfrid Joseph
Et si le 28 juillet 1915, marqua le début l’impérialisme américain en Haïti ? La première république noire (Haïti) et la première république indépendante des Amériques (les États-Unis, 1776) entretiennent des liens complexes marqués par l’histoire coloniale et les luttes pour l’indépendance.
Par La Rédaction · Port-au-Prince
· 7 min de lecture · Mis à jour le 24 avril 2026
Version française originale — source de référence du Relief. Notre politique de traduction

Louis Borno. Parmi les abus les plus marquants de l’occupation figure l’affaire de Marchaterre, où des paysans furent massacrés alors qu’ils manifestaient contre une loi de travail forcé jugée inique et humiliante, qui rappelait les pratiques coloniales. Ce type de répression illustre les violations des droits humains et le mépris de la souveraineté nationale par les forces d’occupation. L’année 1934 marque officiellement la fin de l’occupation militaire américaine en Haïti. Cependant, si les troupes quittent le territoire, l’influence des États-Unis sur l’administration haïtienne demeure profondément enracinée. Le contrôle indirect exercé sur les finances, les institutions publiques et les orientations politiques du pays reste fort, illustrant une forme d’occupation administrative et structurelle. Durant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), Haïti, bien que modeste sur le plan militaire, soutient les Alliés, en particulier les États-Unis, en leur offrant un appui diplomatique, économique (café, sisal, etc.) et logistique. Cette coopération s’inscrit dans une logique de loyauté diplomatique et de positionnement stratégique dans les Caraïbes. Par la suite, au cours de la Guerre froide (1947-1991), une nouvelle dynamique s’installe. Ce conflit idéologique oppose le capitalisme, porté par les États-Unis, au marxisme-léninisme défendu par l’URSS. Craignant la propagation du communisme en Amérique latine et dans les Caraïbes notamment après la révolution cubaine de 1959.
Dans ce contexte, Washington soutient des régimes autoritaires qui se disent « anticommunistes », même lorsqu’ils sont férocement répressifs. C’est ainsi que les États-Unis apportent un soutien diplomatique, financier et militaire à la dictature des Duvalier en Haïti. À la fin de la Guerre froide, les États-Unis imposent la démocratie représentative comme nouvelle norme universelle, en particulier dans les pays du Sud, y compris en Haïti. Dans ce contexte, sous la pression internationale et des revendications populaires internes, les premières élections véritablement libres et démocratiques sont organisées en Haïti le 16 décembre 1990. Ces élections consacrent la victoire écrasante de Jean-Bertrand Aristide, prêtre catholique et ancien militant de la théologie de la libération, porté par une base populaire issue principalement des quartiers défavorisés et des mouvements de la société civile. Il est investi officiellement le 7 février 1991. Cependant, son projet politique de justice sociale, de lutte contre la corruption et d’indépendance économique dérange profondément certaines élites locales, ainsi que les intérêts stratégiques et économiques des États-Unis. Après seulement sept mois au pouvoir, le 30 septembre 1991, Jean-Bertrand Aristide est renversé par un coup d’État militaire, dirigé par le général Raoul Cédras, avec la complicité tacite voire le soutien actif de secteurs de l’appareil américain, notamment la CIA qui avait des liens avec plusieurs officiers de la junte. Face à l’indignation internationale et à la pression populaire haïtienne, une série de négociations diplomatiques s’engage, sous l’égide de l’ONU, de l’OEA, mais aussi grâce à la médiation décisive de l’ancien président américain Jimmy Carter. Un embargo économique sévère est imposé à Haïti, fragilisant davantage la population, mais contraignant finalement la junte à céder. En 1994, les militaires acceptent de remettre le pouvoir. En échange, les États-Unis conditionnent le retour de Jean-Bertrand Aristide à l’application d’un programme économique néolibéral dicté par les institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale), et inspiré par l’école de Chicago. Ce programme implique notamment : La privatisation de plusieurs entreprises publiques stratégiques, dont : La Cimenterie d’Haïti La Hasco (Haitian American Sugar Company) L’Aciérie d’Haïti La Téléco (Télécommunications d’Haïti) La réduction du rôle de l’État dans l’économie, L’ouverture des marchés, souvent au détriment des producteurs locaux, notamment agricoles. Ces réformes, imposées sous le couvert de la démocratie et du développement, ont souvent abouti à un appauvrissement massif, un affaiblissement de la souveraineté économique, et un renforcement de la dépendance extérieure. Les relations américano-haïtiennes ont été, dans l’ensemble, profondément néfastes pour le développement et la souveraineté d’Haïti. Dans la jungle des relations interétatiques, les faibles sont souvent dévorés par les puissants, selon la logique crue mais réaliste des rapports de force. Comme le disait si justement le leader révolutionnaire cubain Fidel Castro :
« Nous sommes si loin de Dieu, et si près du Diable. »



